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Le blog de Samir Ould Ali

Témoignage : Ahmed Kerroumi, l'homme des convictions assumées

19 Avril 2012 , Rédigé par Samir Ould Ali Publié dans #Actualités

ahmed Kerroumi 138591977 La première fois que jai rencontré oustedh Kerroumi (1), cétait dans le milieu des années 80, dans une classe du nouveau lycée Brahim Tazi, plus connu comme lycée Seddikia. Javais, je crois, 15 ans, un âge sensible où tout est flou dans la tête, où ladolescent a besoin de repères et, surtout, un âge fragile où lon est très facilement manipulable. Je ne connaissais rien de cet homme un peu rondouillard et court sur  pattes qui, deux ou trois fois pas semaine, tentait de nous initier à cette discipline qui, déjà, provoquait le rejet dune partie des élèves qui adhéraient à ce jugement définitif qui voulait que par les questionnements et les interrogations quelle (), la philosophie conduisait forcément à limpiété et lirréligion. Et, dans lAlgérie davant 1988 qui condamnait à la clandestinité les anticonformistes de tous bords, les rumeurs sur lathéisme de notre oustedh parvenait à nos oreilles sensibles : «Cest un communiste, un athée qui ne croit pas en Dieu. Il faut se méfier de lui et de ses cours !!» assuraient quelques élèves dun air entendu. Je naccordais pas beaucoup dimportance à ces ragots, préférant - comme la grande majorité des jeunes de mon âge - mintéresser aux filles, applaudir les hauts faits de léquipe nationale de football, surveiller les sorties musicales et cinématographiques et, accessoirement, suivre les différents cours de 2ème année secondaire que nous dispensaient des enseignants très compétents.   

Et en lespèce, oustedh Kerroumi sest révélé être un précieux maître : doué dune rare empathie et très généreux avec ses élèves, il ne comptait pas les efforts et les heures et je nai pas le souvenir (je peux me tromper) quil se soit absenté une seule fois ; il préférait subir les affreuses quintes de toux de la bronchite, debout sur lestrade, un bâton de craie à la main, que nous laisser en rade, livrés à nous-mêmes. Avec lui, entre autres enseignements, jai appris que tout était relatif dans la vie et quil ne servait à rien davoir des jugements  définitifs. Je crois quil nous professait notamment dappliquer la construction philosophique «thèse, antithèse et synthèse» dans la vie de tous les jours pour trouver un juste milieu qui, sil ne nous conduisait pas forcément au bonheur, nous éviterait probablement des dérives. Cest, en tout les cas, la leçon principale que - par delà lenseignement académique qui ma permis davoir mon baccalauréat - jai tirée des cours de philosophie quil nous a dispensés durant deux années. Et je ne crois pas exagérer en disant quavec quelques autres personnes, Ahmed Kerroumi a contribué de manière essentielle à me sauver (comme dautres camarades de classe de cette époque-là) de la dérive intégriste qui, dans les années 90,  a emporté des milliers de jeunes.

Jai perdu de vue Ahmed Kerroumi après lobtention de mon baccalauréat en 1989 pour le retrouver sept années plus tard lors dun meeting quanimait en 1996 feu El Hachemi Chérif dans la salle Feth et que je devais couvrir pour le quotidien le Matin. Les années de feu et de sang que nous venions de vivre mavaient conforté dans ma conviction que son enseignement navait pas été vain et que si tous mes camarades de classe (mise à part une malheureuse exception) navaient pas pris les armes et le maquis, cest en partie grâce à son dévouement pour ses élèves. Si, dans les années 80, javais apprécié son côté pédagogue, jallais dans les quinze années qui allaient suivre découvrir son côté militant de gauche et ardent défenseur des droits de lhomme qui ne saccommode pas de la hogra et de linjustice. Cohérent avec lui-même et fidèle à ses engagements, Kerroumi na jamais transigé avec ses principes (pas à ma connaissance en tout cas) et tous ceux que jai croisés -y compris parmi ses détracteurs les plus violents et ceux qui dénonçaient ses positions politiques - reconnaissent en lui un homme courageux et dévoué à ses convictions.

Ses compagnons de route témoigneront mieux que moi de ses luttes et combats, je noublierais jamais, pour ma part, les cris rageurs que, mortifié et blessé, il lançait à ladresse des forces de police, ce 12 février 2011, lors du rassemblement de la nouvelle Coordination nationale pour le changement et la démocratie : «Vous devez nous protéger, pas nous réprimer !!», hurlait-il devant les arrestations arbitraires qui se multipliaient contre des manifestants encerclés sur lex-place dArmes.

Par une journée ensoleillée de 1986, au sortir dun cours quelconque, un copain me héla de loin pour minviter à fumer une cigarette dans les toilettes : «Aya zwawi, dépêche-toi un peu !!» mavait-il lancé amicalement. «Non pas, ça !!», avait vivement intervenu Kerroumi qui traversait le couloir. «Nutilise jamais ce terme raciste», avait-il lancé à mon copain avant de se rendre compte que je ne men étais pas offusqué et que mon copain (aujourdhui avocat au barreau dOran) navait rien de xénophobe et était resté un ami...

Ahmed Kerroumi était comme ça : allergique à toutes les violences.

Adieu, oustedh, tu nous manqueras.

 

(1) Un hommage lui est rendu aujourd'hui à Oran, au siège de la Ligue Algérienne des Droits de l'Homme (Lire l'article de Amel Bentolba  http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2012/04/19/print-2-133127.php)


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