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Le blog de Samir Ould Ali

Harraga : qui arrêtera la saignée ?

19 Juin 2009 , Rédigé par Samir Ould Ali Publié dans #Emigration clandestine

Ces derniers jours à Annaba, on n’en finit plus de compter le nombre d’embarcations de fortune interceptées et arraisonnées par les garde-côtes de la station maritime principale et même par leurs homologues italiensEn effet, rien que durant les 2 dernières semaines de juin, plus de 200 candidats à l’émigration clandestine ont été arrêtés et ramenés sur la terre ferme avant d’être présentés devant la justice.
Cette recrudescence des tentatives d’émigration est sans précédent et le phénomène tend à se multiplier. Il n’est pas à écarter que, pendant la période estivale, il y aurait de véritables boat people qui prendront d’assaut les côtes sud de l’Europe, principalement la péninsule italienne.
Ce sont surtout les jeunes qui prennent la mer sans se soucier des risques. On s’embarque à ses risques et périls et on espère rejoindre la Sardaigne en quelques heures. Mais la plupart du temps l’aventure tourne au drame. On récidive pourtant et on est encore plus déterminé qu’avant parce qu’on aura acquis «l’expérience» nécessaire pour réussir. «On ne devient pas harrag du jour au lendemain, nous confie Hamdi, un jeune universitaire de 28 ans, rencontré à la cité Seybouse. C’est un long cheminement de plusieurs années de chômage et de misère. Des dossiers déposés dans presque toutes les administrations et entreprises, on se déplace chaque jour à la recherche d’un travail, on rentre bredouille pour revenir à la charge le lendemain avec beaucoup d’espoir. Cela dure un certain temps puis on se rend compte de la réalité. C’est le désenchantement et on s’aperçoit qu’on a perdu son temps à attendre quelque chose qui ne viendra jamais. L’idée de tenter l’aventure pour aller de l’autre côté de la Méditerranée vous vient tout naturellement. Les embarcations sont là, les passeurs, on les connaît et il ne reste plus qu’à réunir la somme pour les payer. Rien ne retient les jeunes chômeurs, ni travail, ni débouché, ni aucun espoir de réussir sa vie, rien… C’est notre pays, nous y avons nos familles, nos ancêtres y sont enterrés, mais nous ne sommes plus chez nous et nous ne pouvons plus rester à regarder notre jeunesse passer.» Désignant le large, il nous lance avec une pointe de défi : «Notre eldorado est là-bas, de l’autre côté, c’est l’avenir. On peut tout réussir dans ces pays. Si on reste ici, on sera fini à 30 ans.»
A quelques mètres de là, d’autres jeunes attablés dans un café discutent. Ils parlent de leurs copains passés en Italie il y a quelques jours. «Azzou est déjà installé en Sicile, il a téléphoné à ses parents et dit qu’il se porte bien, il travaille comme manœuvre sur un chantier avec un entrepreneur», dit l’un d’entre eux. «Le groupe de Zargou, qui a pris la mer l’autre jour à minuit, a été arrêté au large de Ras El-Hamra, reprit un autre. Ils ont été présentés, vendredi, devant le juge puis relâchés, mais Zargou est en train de se préparer à tenter de nouveau le coup. Il dit que cette fois-ci sera la bonne.» «On ne le voit plus depuis une semaine, poursuit un autre, peut-être qu’il est déjà parti.»
Dans le milieu des jeunes de cette petite localité, on ne parle que de harga, d’embarcations, de moteurs Suzuki, d’outils de navigation, de passeurs, de préparation, de garde-côtes, de la Sardaigne, de l’Italie et de réussite de certains de l’autre côté. On évoque rarement les disparus en mer ou ceux arrêtés par les garde-côtes italiens et «parqués» dans des centres de transit avant d’être remis aux autorités algériennes. On dirait que l’espoir de réussite est entretenu à dessein pour pousser les jeunes à braver les dangers de la mer.

Industrie de la harga
Il faut dire qu’une petite industrie de la harga a vu le jour à Annaba. Des ateliers clandestins de fabrication de ces barques de la mort ont proliféré ces derniers temps dans les petites localités côtières. On construit et on équipe une embarcation sur commande. Ensuite, c’est au tour des passeurs de prendre le relais. Ils ont leurs propres contacts pour faire circuler l’information sur un départ imminent, et les candidats à l’émigration clandestine se manifestent. Des rendez-vous sont pris pour le paiement, qui oscille entre 30 000 et 70 000 DA, et l’heure de l’embarquement est fixée.
Le téléphone portable a facilité les contacts, un simple SMS envoyé et l’information arrive à tous les concernés. On vient de partout, de la lointaine Oran, de Batna en passant par Chlef, Alger, Béjaïa, Constantine… Les candidats se bousculent, jeunes pour la plupart. Ces derniers temps, un fait nouveau est apparu : des femmes accompagnées de leurs enfants, des mineurs, des jeunes filles et même un sexagénaire ont voulu faire partie du voyage.
En ville, dans les quartiers populaires, à Sidi Brahim, à la Cité Auzas, à La Colonne, aux Lauriers roses, à la place d’Armes ou à Mersis, on ne peut s’empêcher de lire des graffiti en arabe et en français sur les murs et qui appellent à la harga : «sardinia, khalliouna n’rouhou !», «Roma oula n’touma», «n’foutou ouala n’moutou», «viva roma», etc. Ces graffiti sont l’expression d’un désespoir, d’un désarroi, d’un marasme et d’une amertume. Ce sont des appels au secours d’une jeunesse qui a perdu ses repères et qui ne croit plus en rien parce que la réalité n’est pas conforme aux discours développés, et ce malgré les différents dispositifs élaborés pour redonner espoir aux milliers de jeunes chômeurs.
Il y a bien la Cnac, l’Ansej, l’Angem, le Fgar, mais 95% des projets portés par cette catégorie de la population se heurtent au refus des banques qui ne veulent pas financer faute, dit-on, de garanties suffisantes. «Dans la réalité, ces banques distribuent de l’argent à droite et à gauche», nous confie un jeune qui a présenté un dossier pour bénéficier d’un crédit qui lui a été refusé. Il dira qu’à travers «l’affaire Achour Abderrahmane et les 3 200 milliards escroqués à la BNA, une banque publique, donc l’argent du contribuable, c’est notre argent dont profitent des voleurs. Dans ce cas-là, comment voulez-vous qu’on reste ?»
A Sidi Salem, l’autre plaque tournante de la harga, les jeunes font de petits boulots, achètent et revendent. Ils économisent pour payer la «traversée» au passeur connu de tous ici. Ils attendent le jour idéal pour quitter le pays. La plage mitoyenne à la ville nargue ces candidats à l’émigration clandestine. Elle est là, juste en face, les vagues viennent caresser le sable chaud pour y mourir avant de revenir une autre fois. Le flux et le reflux laissent rêveurs ces jeunes qui se voient déjà sur l’embarcation et tout près des côtes de la Sardaigne. Au loin, des bateaux s’éloignent en direction du nord-est, certainement vers un des ports italiens. On le suit des yeux jusqu’à ce qu’il soit devenu un tout petit point avant de disparaître. Ahcène est l’un de ces harraga reconduits sur la terre ferme par les garde-côtes. Habitant à Sidi Salem, il est ingénieur au chômage depuis bientôt 5 ans : «Croyez-vous vraiment que j’ai tenté le coup comme ça, juste pour voir ou parce que tout le monde veut le faire et je suis pris dans la vague (sans jeu de mots hein !) ? Eh bien non, j’ai vraiment essayé de trouver un travail, j’ai projeté de me marier et de faire comme tout le monde. Mais toutes les portes sont fermées. Là où je vais, on me renvoie et mon diplôme ne vaut plus rien devant les relations, les connaissances, la corruption et autres passe-droits. Il ne me restait plus qu’à partir d’ici, et le seul moyen, c’est la harga. J’ai été parmi les harraga, ils vivent la même situation que moi, nous avons été interceptés tôt le matin vers 3h30 au large de Ras El-Hamra. Nous avons été bien traités par les garde-côtes puis présentés à la justice. Mais ce n’est pas la bonne solution puisque notre situation est toujours la même. Nous allons tous repartir un jour ou l’autre et nous partirons certainement quelles que soient les difficultés rencontrées. Pour ma part, je m’y prépare déjà, tout est fin prêt et il ne reste qu’à fixer la nuit de l’embarquement de notre groupe.»
Aux dernières nouvelles et selon des informations recueillies du côté de Sidi Salem, il y aurait eu pas moins d’une vingtaine d’embarcations qui auraient pris la mer à partir des côtes de cette localité. Environ 400 jeunes sont partis, certains ont été repris (au nombre de 119, vendredi, samedi et dimanche derniers), les autres ont réussi à passer ou ont disparu en haute mer. Ce qui est sûr, c’est que la «saignée» continue et que cette mentalité de harga restera tant que les problèmes dans lesquels se débat notre jeunesse ne sont pas réglés. La loi, à elle seule, ne viendra pas à bout de ce phénomène qui tend à se multiplier et qui attire de plus en plus de jeunes.
(Jeune Indépendant - 18 juin 2009)

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