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Le blog de Samir Ould Ali

Reportage : La quête aisée du kif à Oran

12 Mai 2009 , Rédigé par Samir Ould Ali Publié dans #Reportage

Depuis quelques années, le commerce du kif a évolué et le consommateur a changé. Acheter du kif est désormais devenu accessible à tout le monde et, de fumeur discret à l’orée du secret, le consommateur s’adonne à son activité avec plus d’ostentation, dans une attitude de défi envers une société qu’il ne respecte plus.
«Tu veux du kif ? Rien de plus facile!». L. pêche son téléphone portable de sa poche et compose un numéro : «Il t’en reste ?» demande-t-il immédiatement à son interlocuteur invisible. Quelques instants et un : «J’arrive !» renseigne sur la réponse. L. raccroche et nous demande de le suivre. Dix minutes de marche à partir du rond-point des HLM (à la sortie est d’Oran) suffisent pour se rendre à une cité de la périphérie oranaise, réputée pour offrir aux amateurs de sensations fortes toutes sortes de stupéfiants et de psychotropes.
Pour L., consommateur de longue date de la très répandue «zetla», l’accès à cette drogue est devenu très aisé : «Faut juste connaître la bonne personne ou quelqu’un (un fumeur, évidemment) qui connaît cette bonne personne, disposer d’un peu d’argent et espérer que les flics ne sont pas passés par-là.»
Dans le quartier en question, également connu comme étant l’un des plus défavorisés de la ville, le commerce de la drogue fait fureur depuis de longues années. Malgré les multiples descentes de police et les innombrables arrestations des dealers : «Presque tous les dealers, y compris celui que nous allons voir, ont fait de la prison, explique notre guide. Mais la vie est si chère et les perspectives à ce point bouclées qu’ils n’ont d’autre choix que de récidiver.» L. cite plusieurs personnes de sa connaissance qui, dit-il ont longtemps mais vainement essayé de trouver un travail «honorable» avant de se laisser tenter par la revente du kif.
Au détour d’une ruelle, l’entrée d’un immeuble: «Attend-moi, je reviens dans quelques instants», jette L. en s’engageant à l’intérieur du bâtiment. Une poignée de minutes plus tard, le voilà qui ressort, un morceau de 500 dinars dans la main: «C’est bon ! Ce n’est pas beaucoup mais tu ne trouveras nulle part ailleurs pour moins cher», affirme-t-il en ouvrant la paume pour découvrir un petit morceau de kif à peine plus grand que le filtre d’une cigarette : «Deux ou trois jours maximum de consommation», sourit-il encore en indiquant que lui-même consomme quotidiennement entre trois et cinq joints. Ce qui entame considérablement sa modeste paie d’agent de sécurité dans une entreprise privée.

                                          Défiant la société, les jeunes ne cherchent même
                                                       plus à dissimuler leurs joints

                                    
En face de l’immeuble, dans la rue transformée en stade de fortune, des garçons (dont certains sont peut-être les futurs consommateurs et/ou dealers de la cité) jouent au foot sous le regard amusé de leurs copains : «Estghel hedi !», crie l’un d’eux en tentant une roulette à la Zidane, avant de s’étaler par terre. Ce qui provoque un énorme rire chez les autres… Un peu plus loin, assis sur le rebord du trottoir, des adolescents font tourner un joint au vu et au su de tout le monde, avec tout de même des regards méfiants sur les éventuels étrangers : «Si jadis on fumait dans la discrétion, aujourd’hui les consommateurs de haschisch n’hésitent pas à s’afficher presque ouvertement, comme une manière de défier l’hypocrisie d’une société qui les a laissés en marge», analyse encore L en désignant un autre groupe de jeunes dont les mains ne cherchent même pas à abriter les joints.
L. reconnaît toutefois que la qualité du kif s’est nettement détériorée ces dernières années, probablement avec la multiplication des intermédiaires, chacun tentant d’en tirer le maximum de bénéfices : «Dans les années 80 et même début 90, la zetla qui se vendait était plus moins pur et on pouvait la consommer sans crainte. Aujourd’hui, elle à est tellement mélangée à divers produits (savon, cachets…) qu’il m’arrive de la jeter parce qu’elle m’aura occasionné des maux de tête ou parce que ses effets euphorisants sont amoindris.» Ce qui n’empêche pas ce trentenaire de s’approvisionner deux ou trois fois par semaine chez son dealer : «Il m’arrive de changer de fournisseur soit parce que la police a durci le contrôle sur le quartier et empêché l’arrivée de la came, soit parce que j’aurais entendu parler d’un arrivage intéressant dans un quartier différent. Pour le reste, le tarif est toujours le même : 500 DA minimum.»
Ainsi, il apparaît que, loin de diminuer, le commerce du kif est très florissant et demeure accessible à toutes les couches de la société. Le prix au détail en a sensiblement augmenté depuis les années 90 (le bout qui se vendait à 100 DA est aujourd’hui cédé à 500) et la qualité décru mais la demande est très forte.
Cela, même les plus hautes autorités du pays le confirment : «La drogue progresse et elle évolue assez dangereusement (…) avait déclaré Aïssa Kasmi, directeur de la coopération internationale à l’Office international de lutte contre la drogue et la toxicomanie, expliquant que «la drogue n’est pas chère, assez disponible sur le marché, et les réseaux de trafic de drogue font tout ce qu’ils peuvent pour que cette drogue se répande à travers les différents marchés.» Dont l’Algérie qui, de pays de transit, se transforme graduellement et dangereusement en pays consommateur…
Lire également Les narcotrafiquants veulent «cultiver» la cocaïne en Algérie et Plus de 16 tonnes de kif saisies en trois mois 

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